Les larmes de MA LAÏ.

Par • jeudi 3 décembre 2009 • Rubrique(s): Archives, ete 2010, Vos contributions

5 colonnes à la une… son générique. Voila ce qui m’est revenu comme un boomerang en préparant mon voyage à la frontière birmano-thaïlandaise. Son générique est resté au fond de ma mémoire comme certains de ses reportages, en Afrique, en Amazonie, en Asie, dans des tribus lointaines dont celle des femmes girafes. Jean Bertolino, avec sa tenue kaki de reporter tout terrain, traversant la jungle de Java ou de Bornéo à la recherche d’un peuple improbable, son image aussi m’est revenue en flash.

J’allai donc à la rencontre d’une partie de mon enfance, celle de l’imagination, celle de la liberté d’exister.

Dans l’écheveau des tribus sino-birmano-lao-thaïlandaises, les Karen tirent un long fil qui s’étire le long de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande. Ce peuple de la montagne est réputé pour sa capacité à capturer et éduquer les éléphants. Ils ont leur propre langue, différente du thaï ou du birman. Parmi eux, certaines coutumes les font se distinguer des autres, c’est le cas des femmes Padaung avec leur collier de bronze, ainsi que des Karen aux grandes oreilles qui portent un anneau leur déformant l’oreille et qui peut faire jusqu’à 8 cm de diamètre.

Rencontrer des femmes Padaung est devenu, aujourd’hui, somme toute assez banal : de nombreux touristes le font chaque années. Ce qui était, il y a quelques années, un chemin long et difficile à travers la jungle birmane, se fait maintenant au prix d’une quinzaine de minutes en long-tail-boat. La raison en est simple, les villageois karen se sont réfugiés en Thaïlande pour fuir la terrible guerre que se livre les Karen et la junte birmane.

En effet les Karen ne sont pas loin d’être une nation, ils ont leur langue, leurs coutumes, leurs traditions, ils sont donc unis par une identité historique, culturelle, linguistique et religieuse. Ils ont également un « état » en Birmanie mais contrôlé par la junte qui se livre à un « nettoyage » ethnique. Ils forment bien un peuple, en guerre contre ceux qui ne les acceptent pas en tant que tel du côté birman ; en paix avec ceux qui les acceptent comme ils sont, du côté thaïlandais. Les Padaung veulent qu’on les appelle Kayans :

Les « Ka yans » sont des Karens Blancs (white Karen), Padaung venant de « ya pa daung » terme Shan utilisé pour désigner les « Kayans Lahwi »…

Les Thaïlandais ont vite mesuré les avantages touristiques des femmes girafes et ont organisé leur installation dans des villages. Le deal est simple : on vous fournit le terrain, les facilités administratives pour vivre en Thaïlande, vous conservez vos coutumes et traditions et, afin de pouvoir vivre, nous apportons dans vos villages des touristes bardés d’appareils photographiques, nous prélevons un droit d’entrée sur chaque visiteur et, en contrepartie, nous fermons les yeux sur l’utilisation des fonds que vous collectez.

Les Kayans ont du bon sens, ils ont passé la frontière pour souffler le temps qu’il faudra pour qu’en face, le général s’efface, mais aussi pour aider les insurgés karen à s’armer et lutter contre la junte.

Me voilà dans le village de Hoy Sen Thao, le moins visité des trois villages padaung autour de Mae Hong Son, car accessible uniquement par la rivière.

Sous presque chaque maison, un métier à tisser, un étal avec un peu d’artisanat et une femme en grand apparat. C’est de bonne grâce qu’ils se laissent photographier, certains touristes poussent même l’humiliation (et le ridicule) à se faire photographier avec un simulacre de collier padaung.

Moment nauséeux.

J’étais bien décidé à ne pas laisser mon rêve devenir cauchemar. Par chance, mon guide avait assisté les équipes de l’émission de Canal-Plus « les nouveaux explorateurs » et, bien sûr, le fameux Diego, capable de prendre le risque de mystifier les militaires birmans en substituant les pellicules de son reportage. Il a donc vite compris lorsque je lui ai dit que je ne me contenterais pas d’une simple visite « touristique ».

Alors nous nous sommes d’abord installés auprès de la femme la plus âgée du village, celle chargée de transmettre les coutumes et les techniques aux jeunes filles, car dès 5 ou 6 ans les jeunes filles qui le souhaitent portent un carcan d’abord articulé, pour faciliter la toilette et le sommeil, puis, à 10 ans, le collier définitif constitué d’une seule spirale de fil de bronze, changé et allongé au fur et à mesure de la croissance.

Un collier d’en moyenne 5 kg. Elle me montre qu’un mécanisme permet de débloquer la partie basse et évasée qui appuie sur les épaules, pour faciliter le nettoyage du métal et de la peau, mais surtout pour adoucir la position et permettre à ces femmes de dormir tout simplement. Je remarque que les chevilles et les mollets subissent eux aussi le même sort que leur cou, le mollet étant « déformé » par les anneaux. Là le métal se fait plus mordant et des plaies sont visibles, « ici c’est plus difficile car je ne peux pas protéger ma peau avec du tissu comme sur le cou et les épaules. Pour éviter ces plaies, nous nettoyons une ou deux fois par jour le métal avec du tamarin ; c’est cicatrisant et ça fait briller le métal ».

N’allez pas croire que le collier déforme leur cou, le collier en fait appuie sur les épaules qu’il abaisse lors de la croissance en infléchissant les clavicules vers le sol, et pour « tordre le cou » aux idées reçues, sachez que :

Les femmes girafes n’ont pas de vertèbres cervicales supplémentaires et que, lorsqu’elles quittent leur carcan, leur cou ne se rompt pas, car, si les muscles sont bien étirés, le carcan n’empêche pas les muscles cervicaux de fonctionner normalement.

Les femmes et les enfants se « pommadent » de tanakha, arbre dont on frotte la section de ses branches sur une pierre humide et que l’on applique ensuite sur la peau du visage en guise de maquillage et de crème solaire. Il s’agit là d’une tradition birmane.

Beaucoup d’ethnologues ont cherché (sans trouver) pourquoi cette tribu utilisait ce système de collier cervical. Les Kayans, eux, ne s’interrogent pas : ils savent que leur tribu est née d’une liaison du vent avec un dragon femelle ou « femme dragon » ; ce collier est simplement le prix qu’ils doivent payer pour remercier la femme dragon pour sa « contribution ».

Afin de gagner leur vie, les femmes tissent. Chaque maison a son métier. C’est sous sa maison que nous rencontrons MA LAÏ.

MA LAÏ vient d’avoir son troisième enfant, elle est belle, la grossesse passée lui a arrondi le visage. Son sourire est retenu mais il s’échappe par ses yeux.

MA LAÏ est heureuse de nous raconter sa vie en famille, oui elle peut se déplacer comme elle le souhaite en Thaïlande, c’est simplement que sa famille n’est pas riche, mais si elle pouvait le faire elle le ferait ; si elle le dit…. MA LAÏ est en Thaïlande depuis 7 ans. Lorsqu’elle est partie de son village birman, elle a mis trois jours pour arriver jusqu’ici, ou plutôt trois nuits car se déplacer le jour était trop dangereux.

Oui, ils sont tous partis et son village est resté vide, comme le regard de MA LAÏ qui d’un seul coup revoit passer devant ses yeux les images de son village, de sa vie passée. Les larmes montent, les yeux se rougissent et MA LAÏ se jette sur son métier à tisser pour éviter de nous montrer son trop-plein d’émotion.

Bien sûr je connais d’avance la réponse, mais je ne peux m’empêcher de lui demander s’ils sont partis parce qu’il était devenu trop difficile de nourrir sa famille ou parce qu’il était devenu trop dangereux pour eux de rester dans leur village. MA LAÏ baisse les yeux et répond par de petits « non, non », « je ne sais pas », « il fallait partir », sa peur est alors encore palpable. C’est la dernière question à laquelle elle répondra, elle nous informe avec le sourire qu’elle doit se mettre au travail…

A l’école du village, financé par le Royaume-Uni, les écoliers karens sont attentifs et appliqués. Comme dans toute l’Asie, les enfants vont à l’école avec le sourire, nul besoin d’une loi pour les y obliger, nul besoin de les rémunérer… et pourtant, au programme, de l’anglais, du thaï, du birman et du karen, 4 langues et quatre alphabets dès le CP, avec bien sûr de l’histoire, de la géographie, des mathématiques.

Avant de partir, j’ai fait le plein d’écharpes pour l’hiver, sans discuter le prix. Si un jour j’apprends qu’une partie de cet argent a servi à financer la guerre que se livrent les Karens avec la junte birmane, je ne le regretterai pas, au contraire. Le KNPP (Karenni National Progressive Party ) semble contrôler officieusement ces villages. Le KNPP est un groupe d’insurgés qui veut imposer un état Kayan à l’Est de la Birmanie. Alors puissent un jour, ces quelques Bahts permettre à MA LAÏ de retrouver son village.

Partager, imprimer, envoyer :

| | Plus

Voir les derniers articles de

Mots Clefs : , , , , , , ,


    Autres articles à lire sur Saônor.fr :

Fatal error: Call to undefined function related_posts() in /var/www/saonor.fr/public_html/mag/wp-content/themes/saonor-1/single.php on line 97